Épisode 1 — La porte qui s’est fermée au dernier moment
À 17 h 50, Yacine avait déjà repassé sa chemise pour le lendemain.
Le contrat devait arriver avant dix-huit heures. Le responsable des ressources humaines l’avait assuré : « C’est administratif. Considérez que vous êtes avec nous. » Yacine avait voulu rester prudent, mais il avait tout de même calculé le premier salaire, la somme destinée au loyer et celle qu’il pourrait enfin donner à sa mère.
Son téléphone sonna.
— Monsieur Benali ? Nous suspendons le recrutement. Le budget du service n’a pas été validé.
Yacine resta debout devant la table à repasser.
— Pour combien de temps ?
— Je ne peux rien vous garantir.
La conversation dura cinquante-deux secondes.
Sa mère l’observait depuis la porte. Depuis son opération, elle marchait lentement et s’appuyait sur le mur lorsqu’elle était fatiguée.
— Ils ont changé d’avis ?
— Ce n’est pas contre moi. Le poste est gelé.
Il prononça la phrase avec un calme appliqué, comme s’il avait peur que sa déception l’inquiète davantage que la nouvelle.
Dans le bus, il garda son dossier sur les genoux. Un adolescent riait au fond. Une femme comparait des sacs de légumes. La ville continuait avec une indifférence presque offensante.
Son oncle Mourad l’attendait au café familial. Yacine posa l’enveloppe vide sur la table.
— J’avais fait tout ce qu’il fallait.
— Peut-être, répondit Mourad.
— J’ai prié. J’ai préparé chaque entretien. J’ai refusé de mentir sur mon expérience.
— Tout cela était juste. Mais ce n’était pas un contrat passé avec la vie.
Yacine détourna les yeux.
Mourad ne lui dit pas que quelque chose de meilleur l’attendait avec certitude. Il ne savait rien de l’avenir. Il lui demanda seulement :
— Que peux-tu faire avant de dormir ?
— Rien.
— Tu peux remercier le recruteur pour sa franchise. Classer tes documents. Chercher demain. Et ne pas transformer une porte fermée en jugement sur toute ta valeur.
Chez lui, Yacine pria avec une lourdeur qui lui donnait envie d’abréger. Il demanda à Allah une subsistance licite, la protection contre le désespoir et la capacité d’agir correctement. Puis il ouvrit son ordinateur.
Deux annonces correspondaient partiellement à son profil. Il envoya ses candidatures sans enthousiasme.
À 23 h 18, un courriel arriva. Une petite entreprise de maintenance, à laquelle il avait écrit plusieurs mois auparavant, souhaitait le rencontrer.
Le salaire annoncé était inférieur. Le titre du poste aussi.
Yacine referma l’écran.
Il ouvrit ensuite le tiroir où il conservait les ordonnances de sa mère. Le prochain contrôle avait lieu le jeudi suivant, exactement pendant l’horaire de déplacement prévu par la grande entreprise. Jusqu’alors, il avait évité de regarder cette contradiction. Dans son imagination, le prestige du poste devait résoudre toutes les difficultés. Sur le papier, il en créait aussi.
Sa mère entra avec deux verres d’eau.
— Ne choisis pas uniquement pour moi, dit-elle. Mais ne fais pas non plus comme si je n’existais pas.
Yacine comprit qu’une décision adulte ne consistait ni à sacrifier tout désir ni à ignorer ceux dont on a réellement la charge. Elle exigeait de supporter l’inconfort des faits.
Après la porte brillante qui venait de se fermer, cette ouverture lui parut trop étroite pour mériter son attention.
Le prochain épisode sera publié demain à 20h00 dans Layal.
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